Psychotrope : PILULE DU BONHEUR

1Tranquillisants et stimulants sont très prisés par les Français. Les abus sont patent, encouragés par des  prescriptions médicales inadaptées et un mode de vie stressant.

C‘est une spécialité française : nous battons régulièrement le record mondial de la consommation  des psychotropes, une classe de médicaments qui comprend notamment les somnifères, les tranquillisants et les antidépresseurs. En avril 1994, après plusieurs rapports qui dénonçaient le phénomène, une étude du Credes  (Centre de recherche, d études et documentation en économie de la santé a établi des chiffres inquiétant sur l’engouement des Français pour ces médicaments :

plus de 11% des adultes prennent régulièrement un sédatif, un tranquillisant, un antidépresseur, un psychostimulant, un neuroleptique ou un somnifère. Ces produits, presque  toujours achetés sur prescription médicale, sont plus souvent consommés par des femmes. Leur usage, qui augment considérablement avec l’âge, est fréquent parmi les personnes qui souffrent de difficultés familiales ou sociales.

Ce n’est pas la première fois qu’est dénoncée la consommation excessive de psychotropes. Elle s’inscrit d’ailleurs dans la tradition française de surconsommation médicamenteuse

Même si le Credes conteste que l’Hexagone soit en tête en ce domaine (le recueil des chiffres de vente n’étant pas comparable dans tous les pays concernés), la proportion de consommateurs réguliers est assez excessive pour que des psychiatres qui furent longtemps de grands prescripteurs, se mettent brusquement à tirer la sonnette d’alarme.

Usage record en France

Les psychotropes regroupent l’ensemble des médicaments qui agissent sur l’activité cérébrale. La classification de Jean Delay, établie en 1957 distingue parmi eux deux grands classes, les uns ralentissent l’activité psychique, les autres sont des excitants. Tous ces produits ont des inconvénients. Au-delà de leur activité thérapeutique, souvent remarquable, ils provoquent une pharmacodépendance et des effets secondaires importants parfois dangereux endormissement perte de l’attention et troubles de la mémoire.

Pour 11,3% d’entre eux, les Français adultes déclarent consommer régulièrement un médicament psychotrope depuis plus d six mois. Le plus souvent, il s’agit de tranquillisants dont, pour 7,3% des personnes interrogées par le Credes, des benzodiazépines (classe à  laquelle appartiennent notamment le Valium et le Lexomil) 3,6% prennent régulièrement  un ou des somnifères tandis  que 2% s’adonnent aux antidépresseurs depuis plus de six mois, quand un traitement par l’un de ces produits ne doit pas sauf cas particulier, dépasser trois mois (quelques jours pour les somnifères). Au total, les consommateurs réguliers achètent en moyenne vingt boites d’un ou de plusieurs psychotropes par an. Plus inquiétant : la moitié des personnes interrogées avaient commencé le  traitement depuis plus de cinq ans au moment de l’enquête et un tiers; d’entre elles il y a plus de dix ans.

Contre la dépression surtout

Même impressionnants, ces chiffres sont probablement en dessous de la réalité ils ne prennent en compte ni les personnes âgées vivant en maison de retraite (très grosses consommatrices de somnifères et de tranquillisants) ni les personnes hospitalisées Quels sont les troubles qui motivent de tels traitements, prescrits dans leur immense majorité par des médecins ? Dans près Je la moitié des cas, la dépression ou un état dépressif sont en cause Les troubles du sommeil sont invoqués chez 25 % des personnes interrogées et l’angoisse ou l’anxiété chez 26%. On relèvera d’emblée celle incohérence : 44% des     consommateurs     souffrent.

D’après le diagnostique de dépression ou d’état dépressif, mais 2% seulement sont traités par des antidépresseurs. Faut-il conclure que les médecins surestiment la fréquence des dépressions, ou qu’ils en ignorent le traitement ?

Les études  confirment que les psychotropes  sont davantage  pris des femmes que des hommes. Une tendance qui s’accroit avec l’âge : 17% des  femmes de plus de 50 ans et des hommes d plus de 60 ans ont recours à ces médicaments. Ce pourcentage s’élève à près de 30% chez les femmes de plus de 60 ans.

Deux situations favorisent leur usage : le veuvage et le chômage. Ainsi, entre 40 et 49 ans, la consommation des veufs et des veuves vivant seuls est deux fois supérieure à celle du reste de la population du même âge. Les divorcés, au contraire, consomment ni plus ni moins que l’ensemble de la population.

Chez les chômeurs masculins, la consommation de psychotropes est quatre fois supérieure à celle des hommes actifs. D’une manière générale, les psychotropes sont plus utilisés par les défavorisés et les exclus : une situation inquiétante, qui relève que le corps médical et le public se servent des psychotropes comme d’un élément normalisateur pour des personnes mal intégrées.

Du bon usage des psychotropes

Découverts dans les années 50, les psychotropes ont révolutionné la psychiatre. Les neuroleptiques,  qu’on a appelés la « camisole chimique », ont permis de calmer les grands agités qu’on était alors contraints de tenir enfermés. Ils ont autorisé la communication et de nouvelles formes de traitements pour les psychotiques. Quarante ans plus tard, les neuroleptiques restent indispensables dans les photologies psychiatriques graves, psychose, schizophrénie, mélancolie notamment.

Ce ne sont d’ailleurs pas les psychotropes les plus consommés par les Français et leurs indications sont précises. Les prescriptions de masse concernant  en effet les tranquillisants, les somnifères, et, dans une moindre mesure, les antidépresseurs. Ils faut noter cependant que, depuis l’enquête du Credes, un million de Français auraient été traités au Prozac, un antidépresseur à succès venu d’Amérique.

Les tranquillisants se fixent sur une multitude de récepteurs  des cellules nerveuses : ils inhibent aussi une série de manifestations neutre hormonales qui génèrent l’angoisse. Rapidement, on observe une régression de la tension musculaire et de l’hyper vigilance qui caractérisent l’anxiété. Le sommeil revient, les sensations de stress, de boule dans la gorge, d’étouffement et les inhibitions qui paralysent l’activité s’estompe.

Ces effets bénéfiques ont leurs inconvénients : la perte de la vigilance est néfaste quand on prend le volant, quand on veut travailler efficacement ou manier des machines dangereuses. On observe également des troubles de la mémoire – oubli des faits récents qui s’intensifient avec le temps. Des comportements incohérents peuvent aussi apparaître.

A la longue se crée une dépendance qui va rendre très difficile l’arrêt du ou des médicaments. Le contrecoup  est sévère les symptômes (anxiété, insomnie) augmentent et peuvent redevenir aussi internes ou même plus qu’avant le traitement.

Pour touts ces raisons, les prescriptions doivent être limités dans le temps : la prise d’un somnifère pendant une durée de cinq jours à trois semaines suffit presque toujours à rééduquer le sommeil. Pour les tranquillisants et les antidépresseurs, les psychiatres préconisent trois mois de traitement.

Causes de surconsommation

Selon le psychiatre Edouard Zanfian, auteur Des paradis plein la tête (Odile Lacob), la surconsommation française tient à plusieurs facteurs économiques et sociaux. En France un des rares pays au monde où l’accès aux médicaments est quasi gratuit. C’est l’industrie pharmaceutique qui fournit au corps médical les principales informations sur les produits.

Afin d’intensifier les prescriptions, elle apprend aux médecins à reconnaître chez leurs patients des symptômes qui justifieraient l’usage des psychotropes. La dépression masquée, la dépression transitoire (d’une durée de trois jours à une semaine), la dysthymie (les seules d’humeur) sont autant de concepts inventés à cet effet que des médecins financés par des industriels de la pharmacie présentent dans les congrès.

Parmi les causes sociales de consommation de psychotropes, le même spécialiste évoque les difficultés d’un monde de plus en plus exigeant et normatif : les individus sont rarement en mesure de répondre à la demande qui leur est faite ou à leurs propres exigences ce qui provoque anxiété, angoisse et dépression. Certains choisissent de réfléchir à leurs problèmes au besoin aidés par un psychothérapeute, d’autres préfèrent la béquille chimique, la consommation de tranquillisants permet évidemment de « tenir » sans se poser de questions.

Mais comme le remarque Edouard Zanfian, si l’on veut gommer tous les problèmes autant mettre la société sous anesthésie générale.

Trop souvent, le médecin se borne à renouveler les prescriptions que lui suggère son patient. On abouti ainsi à des consommations individuelles régulières de benzodiazépine et de somnifères sur plus de dix ans.

Lorsque les symptômes qui ont entrainé la prise  du médicament ont disparu, il faut arrêter le traitement de façon progressive en commençant par réduire la dose de moitié, ou même plus. Un comprimé un soit un demi comprimé le lendemain, etc. Les doses sont espacées jusqu’à arrêt complet et définitif.

 

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